Chère Emilie,
Ça y est ! Aujourd’hui, j’ai envoyé ma lettre de démission au rectorat.
Et franchement, je ne pensais pas qu’un simple courrier A4 pouvait déclencher un tel effondrement nerveux.
Comme c’était ma première lettre de démission, j’ai mis toute ma confiance en ChatGPT pour la faire à ma place. Facile ! Il a fait le job en moins de deux secondes. Alors que moi, il m’a fallu quatre ans de réflexion, deux burn-out, et dix-neuf : « C’est passager, ça ira mieux l’année prochaine. ». Apparemment, l’avantage d’être un robot, c’est qu’on hésite beaucoup moins longtemps. Je n’ai plus eu qu’à repasser derrière pour voir s’il ne m’avait pas sorti de grosses conneries. J’ai enregistré le fichier et c’est là que les ennuis ont commencé.
Tout à coup, j’ai ressenti le besoin urgent de :
- dépoussiérer le haut du frigo,
- vérifier si mon chat respirait normalement,
- Scroller sur Insta pour voir des gens se taper des gamelles au ski,
- regarder un documentaire sur les poulpes.
Bref, tout sauf appuyer sur Ctrl+P.
Et puis la petite voix est revenue. Celle qui s’est spécialisée dans la rédaction de scénarios catastrophes. Elle s’est mise à me hurler : « Ne fais pas ça, pauvre folle ! Tu vas finir à la rue, à quémander une pièce sous le regard moqueur des élèves qui t’auront reconnue. »
Et si elle avait raison ? Tu sais, ça fait quand même quinze ans que je suis prof, et j’avoue que le seul - et dernier - intérêt que je trouve au métier, c’est la sécurité de l’emploi. En plus, les profs n’ont pas droit au chômage. Peut-être que je dramatise ? Peut-être qu’en fait, l’année prochaine, ce sera vraiment mieux ?
Cette pensée m’a fait sursauter. Et hop ! Et de vingt pour la pensée « Ce sera mieux l’année prochaine ». Sauf qu’on sait, toi et moi, que cette phrase équivaut à une promesse de politicien. Ce n’est JAMAIS mieux l’année prochaine.
Je me suis mise à observer mes étagères, près de la télé. Elles étaient pleines à craquer de classeurs, de carnets de bord et de manuels scolaires.
C’est bête, mais quand j’étais prof, je les considérais comme de fidèles compagnons sur qui je pouvais toujours compter. Et là, j’ai compris qu’ils allaient devenir… inutiles.
J’ai commencé à pleurer pour de bon.
Dorian, mon mari, a levé les yeux de son téléphone et m’a demandé ce qui se passait.
Je lui ai répondu, en sanglotant : « Mes manuels vont me manquer. »
Il m’a regardée comme si j’étais devenue maboule, et puis il m’a serrée dans ses bras : « Tu es sûre que tu veux démissionner ? »
J’ai répondu oui. Sans hésiter.
J’ai repensé à toutes les raisons qui ont fait que j’ai pris ma décision : la fatigue, le sentiment de tourner en rond. Cette impression d’être devenue un pantin qui fait ce qu’on attend de lui mais en mode automatique, comme : reporter la leçon du jour sur Pronote, se plaindre des élèves devant la machine à café… Mais le pire du pire : se battre pour être le premier dans la file d’attente à la photocopieuse, le lundi matin. Punaise…
Non, mon destin ne sera pas de mourir dans une file d’attente avec un paquet de feuilles A4 sous le bras.
Alors je me suis dit : comment ils font, les gens qui sautent en parachute ? Franchement, j’en sais rien, mais ils ne demandent pas au pilote de faire demi-tour quand ils voient le vide.
À un moment, tu sautes et point barre.
J’ai donc imprimé la lettre.
Je l’ai mise dans une enveloppe et j’ai enfilé mes baskets de running — celles que j’avais achetées au moment des résolutions optimistes de début d’année.
Visiblement, elles attendaient ce moment dramatique.
À la Poste, j’avais le souffle court, comme si mes poumons avaient cru que j’étais en fin de marathon. La faute aux baskets neuves, sans doute.
La petite voix dans ma tête a couiné : « Dernière chance pour fuir. Tu peux encore dire que c’était une erreur. Tu peux prétendre que ce n’est pas ton écriture. »
Je devais faire un drôle d’air au moment de signer le formulaire du recommandé, parce que la fille au guichet m’a dit : « Tout va bien, Madame ? » J’ai fait signe que oui tout en faisant glisser le courrier vers elle. Je ne me suis pas rendue compte que mes doigts plaquaient la lettre sur le comptoir, parce que la fille m’a regardé d’un air gêné et a dû littéralement la tirer pour me l’enlever.
Et voilà. C’était parti.
En sortant, mes jambes tremblaient. Je me suis assise sur un banc et j’ai pleuré. Encore.
Ce qui est bizarre, c’est qu’une fois que la crise est passée, je me suis sentie vachement mieux. Ça y est, j’avais définitivement tourné la page et j’allais pouvoir avancer.
Et là, une autre pensée est arrivée.
Et si toutes ces hésitations voulaient dire que je fais une erreur ?
Après tout, je n’ai qu’un Master de Lettres, et ma seule expérience professionnelle, c’est être prof.
Je ne sais même pas ce que je sais faire d’autre.
Qu’est-ce que je vais devenir, Emilie ?
S’il te plaît, dis-moi que je ne suis pas en train de sauter sans parachute.
J’attends ta réponse avec impatience.
Anna